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Jeudi 12 octobre 2006
A quoi ressemblerait une bibliothèque rassemblant tous les livres possibles, une bibliothèque universelle ?

Avant de commencer à nous intéresser à ce problème, nous allons tout d'abord fixer le cadre dans lequel nous allons nous le poser:

Premièrement, nous allons supposer que tout écrit a un début et une fin. Il n'y a certes pas de contradiction à imaginer une suite infinie et non répétitive de symboles (les décimales de pi en sont un exemple), mais il nous semble plus raisonnable de parler d'écrits qui ont un début et une fin.

Deuxièmement, nous allons supposer que ces écrits sont présentés sous la forme de livres comportant un nombre déterminé de pages P et que chacune de ces pages peut contenir un nombre déterminé de signes S. Il n'est pas interdit qu'un écrit puisse consister en une suite de livres ainsi déterminés. Tout ce que nous exigeons comme nous l'avons dit, c'est que cette suite soit finie.

Enfin, nous allons aussi nous intéresser au nombre de symboles auquels nous avons droit pour composer des écrits. Par exemple, en français, on utilise le plus souvent les 26 lettres d'alphabet, plus les lettres accentuées et les symboles typographiques comme les virgules ou les points etc. Appelons le nombre de symboles auquels nous avons droit N.

Ceci dit, demandons-nous combien de livres ainsi définis peuvent exister (théoriquement bien sûr) ? Le calcul est aisé:

nombre de livresN(P*S)

Si notre bibiliothèque est consituées de livres de 100 pages contenants chacune 1000 signes, et que le nous avons le droit à 100 symboles (par exemple les lettres de l'alphabet et leurs accentuations, les symboles typographiques les 10 chiffres et quelques symboles étrangers, comme des symboles mathématiques ou grecs) alors notre bibiliothèque universelle comporterait 100(100*1000) = 100(1'000'000) livres, autrement dit 100 suivit d'un millions de zéros.

Un de ces livres suffirait pour écrire ce nombre (à 3 zéros près), mais l'univers lui ne saurait tous les contenir. En effet l'univers fait aproximativement 1,5 * 1026 metres. Or un livre de poche de 100 pages (folio) a une épaisseur d'environ 5 cm, autrement dit, il faut 20 livres pour faire 1 m. Une étagère montée dans l'univers pourrait donc contenir 30*1026 livres, ce qui est à peu près 10(1'000'000-26) fois trop petit.
Bref, ça en fait beaucoup.

Mais, direz-vous, puisqu'un écrit peut être constitué de plusieurs livres, pourquoi ne pas réduire la taille des livres à une page, le nombre de livre devrait ainsi être réduit ? En effet 100(1*1000), ne font plus que 1001000 livres, ce qui est déja 100999'000 fois moins que le nombre de livres précédents. N'est-ce pas étrange ?

En effet, pourquoi pouvons-nous dire autant de choses grâce à 1001'000'000 de livres que dans 1001000 livres ? Tout simplement parce que nous pouvons faire se suivre des livres comme nous le désirons...

Essayons de rendre les choses plus faciles à saisir, soyons radical ! Supposons que nos livres comportent non seulement une seule page mais aussi un seul symbole par page. Nous arriverons, alors à un total de 100(1*1) livres ce qui fait 100 livres ! Ces 100 livres correspondent aux 100 symboles que nous pouvons faire se succèder dans n'importe quel ordre. Certaines successions seront sensées comme, la succession "c+e+c+i+_+e+s+t+_l+'+h+i+s+t+o+i+r+e+_+d+e" d'autres non, comme "e+e+g+f+f+d+g+z+y+t". Ces successions de symboles étaient déja toutes présentes dans le premier ensemble de livres, mais elles y étaient effectivement réalisées sous forme de textes suivis. Le puriste lui, ira d'ailleurs j'usqu'à 2 livres, le livre contenant le symbole 0 et l'autre contenant le symbole 1 (ou tout autre couple), sachant que n'importe quel symbole peut être codé univoquement par une succession déterminée de 0 et de 1.

En fait on pourrait aller jusqu'à un seul symbole qui pour le lecteur averti signifierait l'ensemble des choses qui peuvent être écrites (il les aurait toutes "à l'esprit"), mais là si on ne déraisonne pas forcément, on est pas très raisonnable non plus.

M.S.


Un lien sans lien évident avec les questions évoquées ci-dessus

Mercredi 2 août 2006

Trois mois plus tard, même terrasse, étage supérieur, comme pour prendre du recul, le chant du muezzin me donne le point de départ d'un dernier paragraphe:


Je témoigne qu'il n'y a qu'un seul Dieu et que Mohamed est son (dernier) prophète. J'ai su concilier jusqu'à présent ce point de départ et mes pérégrinations intellectuelles, cette phrase et mon faire, cette femme et cet homme.

Qu'est-ce qu'au fond une croyance ? La raison d'un pari ? La cause d'actions observables? Ou bien, est-ce quelque chose de foncièrement hétérogène à la raison et à l'action ?


Un Dieu à défaut d'une ribanbelle de divinités ? Le dernier Prophète à défaut d'une foule de prosélytes ? Que signifie ?


En l'état de mes préoccupations, en l'état de mon champ de vision, rien ne m'est plus étranger que la lame qui tranchera ces questions...


Dans quelles conditions une croyance se révèle-t-elle cruciale ? "Je crois en moi", dit-on. Est-ce là quelque chose d'observable ou est-ce quelque chose qui s'éprouve, qui se révèle à soi-même comme condition et pierre de touche de la réussite et de l'échec ?


Certes une croyance est le corrélat d'une certaine représentation du monde, d'un engagement ontologique, mais ce n'est pas ça que l'on se dit lorsque l'on pense :"Je crois en moi"; non, on veut simplement se soustraire à un certain type de déterminisme, on veut par là se rendre l'auteur irremplaçable de possibles, on met le monde face à soi et "à nous deux !".


A vrai dire, n'importe quelle croyance fait l'affaire si elle rend possible la liberté. Des problèmes apparaissent quand on lui demande de se concilier avec la multitude des autres croyances, quand on lui demande de rendre des comptes...

Alors quoi ? A quoi crois-je ?


Je crois que cette terrasse rend l'écriture possible. Heureusement c'est idiot et personne ne cherchera à me contredire. De la même façon je crois possible de concilier multitude et unicité tant que mes actions ne me réfutent pas. A la différence des sciences, la croyance ne prend pas la cohérence comme point de départ, mais comme un éventuel point d'arrivée.

Jamma el Fna, tu me dis de m'arrêter, mais personne ne t’entend, car chacun entends ce que Bon lui semble.

M.S.

 


 Des liens en rapport avec les questions évoquées ci-dessus.


Willard van Orman Quine, Two dogmas of empiricism

Willard van Orman Quine, Two dogmas of empiricism


Joseph Vidal Rosset, Un commentaire de "on what there is"

Joseph Vidal Rosset, Un commentaire de "on what there is"

 

Philippe de Rouilhan, L'ontologie du pluriel

Philippe de Rouilhan, L'ontologie du pluriel

 

par Martin Seller publié dans : Textes
Mardi 18 avril 2006
Huit mois et un bébé plus tard, me revoilà coincé sur cette même terrasse, les muezzins prennent leur élan, dans une consonance toute relative mais polirythmée. Un silence. Quelques mouvements de barbes et de tarbouchs n’interrompent pourtant pas les discussions anglo-françaises ni la vente par les enfants des bijoux de pacotilles. Ma voisine vient de repérer  six chaises plus loin quelque célébrité et s’empresse d’aller se faire parapher sa carte postale, décidemment…
Tiens, c’est Polanski entends-je. Une autre le regarde déjà dans le viseur de son téléphone portable après avoir retiré ses lunettes Chanel, comme pour se sentir plus proche de l’éternité, ici sur la place du néant !
Mon thé a infusé trop vite et les quatre verres s'achèvent dans l’amertume d’un goût de déjà vu. Ah Usbek, comme tu savais relater les faits !
La prière est terminée et on sent un léger reflux. Il serait tant pour moi d’aller nager un peu. Mais mon regard s’arrête d’abord sur cet étalage d’œufs d’autruches. Un septuagénaire encasquété d’orange, comme le petit groupe qui l’accompagne, tente de photographier le commerçant sorcier. Celui-ci se lève, s’approche de lui et lui assène un coup de genou. La casquette étonnée rejoint très vite ses comparses et s’enfonce dans le souk, le Nikon entre les jambes, à la recherche sans doute d’une victime plus conciliante.
Soudain, au loin, un petit amas de militaires encadre une pointure un peu plus large qui, une bouteille de Sidi Ali à la main, semble veiller au bon déroulement du roulement. D’un geste du menton, il envoie l’un de ses satellites tout de brun costumé faire respecter d’un « Hey, Sidi Mohammed, agi !»* la ligne arbitraire qu’il aura tracé sur la place et faire ainsi déménager au serveur les quelques tables qui enfreignent sa loi. L’ordre revenu, le petit groupe de Sa Majesté s’en va terrasser d’autres dragons.
Quant à moi, ma deuxième théière terminée, je m’en vais chercher maintenant le moyen de trouver en moi et pour quelque temps la respiration équilibrée du stoïcien nonchalant.
 
* ce qui signifie approximativement : « Heh machin, viens ici !»
 
Plus tard, jardins de la Coutoubia,
Si les touristes sillonnent l’allée principale, les chemins eux restent l’abri tranquille des oiseaux et des jardiniers affairés, mais aussi des amoureux qui entament leurs premiers flirts sous l’œil bienveillant de la vénérable mosquée. Un chien endormi abuse de la pelouse et ne demande qu’à poursuivre son effort.
Les palmiers frémissants, le ciel gris, me laissent penser qu’il me faut rejoindre maintenant femme et enfant, bientôt fermer l’œil et oublier les sons du Maghreb fleurissant.


M.S.


Un lien en lien avec les questions évoquées ci-dessus

Charles-Louis de Montesquieu, Lettres persanes
Charles-Louis de Montesquieu, Lettres persanes


par Martin Seller publié dans : Textes
Vendredi 30 décembre 2005
À mon sens, le questionnement philosophique naît d'une tension. Cette tension est provoquée par un décalage. Il y a plusieurs types de décalages qui sont les signes d'une inadéquation de la représentation au Réel, essayons d'en signaler quelques-uns :

La Différence :

1) L'Autre profère des opinions qui nous semblent aller à l'encontre de ce que le coeur devrait sentir.
2) L'Autre rechigne à changer d'avis, ne cherche jamais dirait-on à se remettre en question.
3) L'Autre ne s'intéresse pas aux intérêts que l'on croit universels.

La Connaissance :

1) La connaissance est toujours partielle, on ne saura jamais tout ce qu'on veut savoir.
2) Quand nous savons, nous savons comment, mais pas pourquoi.
3) Les connaissances abstraites sont belles, mais en apparence souvent inutiles

Moi et Moi :

1) Je crois savoir ce qui est bien, mais ne le fait pas, ou bien je ne sais pas ce qui est bien, mais fait comme si je le savais.
2) Je m'énerve pour des choses qui ne dépendent pas de moi.
3) Je ne m'occupe pas assez de mon corps.

Rentrer dans chacune de ces questions et en démêler les fils est fastidieux et parfois sans issue. Pourquoi s'attacher à les analyser, alors que l'on pourrait se dire : « Je sais que je ne suis pas au clair avec ces questions, laissons-les en l'état tant qu'elles ne deviennent pas cruciales ». Pourtant, force et de constater qu'une fois laissées de côté, elles réapparaissent au coin d'une nouvelle expérience et ne manquent pas de nouer la conscience comme se noue l'estomac. Force et aussi de constater que lorsqu'on s'adonnait à leur analyse, on avançait certes peu, mais on avait l'impression d'être un peu plus,  comment dire, « conscient ».

Alors à quoi bon la philosophie ?

J'aimerais dire que la philosohie sert à quelque chose, mais je crois qu'elle ne sert à rien: la philosophie n'est à mon sens pas un outil. Elle est une attitude. Dans les premières étapes de mon initiation, j'étais extrêmement attiré par le doute. Je comprends maintenant que ce n'était pas tant le doute,  mais une sorte d'humilité, une sorte de « tais-toi, et essaye d'apprendre, avant de donner ton avis ». Je me suis ensuite amusé à m'entendre dire : « D'abord, j'ai appris à écouter, ensuite j'ai appris à parler". Mais il me semble aujourd'hui qu''il me faut recommencer à me questionner le plus simplement du monde  avec, il est vrai, les traces qu'ont laissé sur moi les pages et les expériences.

Je remarque aussi que ce qui me plaît n'est pas tant de répondre à des questions, mais d'oser les poser. Il me semble que l'on recense mieux les hypo-thèses lorsque l'on s'adonne au dialogue. A partir, d'une opinion, aller comme Socrate à la recherche des préjugés, démasquer la routine de la pensée. Combien de temps ? Le temps qu'il me faudra pour tomber sur une nouvelle nodosité.

Quant à l'inadéquation de la représentation, réjouissons-nous que le Réel nous rappelle sa dureté. Il nous signifie sans doute que nous sommes sur la bonne voie. Car de deux choses l'une, lorsque le réel ne fait plus mal, c'est soit que notre forteresse ne le laisse entrer que par ses plus fines meurtrières ou simplement que nous sommes déjà morts.

M.S.


Un lien sans lien évident avec les questions évoquées ci-dessus

Jiddu Krishnamurti, Se libérer du connu et d'autres textes au format mp3
Jiddu Krishnamurti, Se libérer du connu et d'autres textes au format mp3


par Martin Seller publié dans : Textes
Lundi 21 novembre 2005
Puisqu'il s'agit de philosopher, puisqu'il s'agit de donner du verbe à l'expérience du sens, alors que ce que l'on nomme l'enfantement soit mon thème et mon horizon.

Combien involontaire peut être le fait de participer à la « mise au monde » d'un être, à quel point l'acte créatif dissimule mal l'irresponsable achèvement de son processus, c'est ce que l'irruption du fragile et du dépendant de l'enfant invite à expérimenter, mieux à réussir.

Quel autre problème, quel autre devoir ? N'y a-t-il que l'obligatoire joie qui participe à l'exigence de l'événement ? L'éducation, la culture convoque l'ontologie, la politique, mais la naissance impose d'abord comme principe, une solide lucidité, une animalité, une pragmatique territoriale, une chasse efficace.

C'est, on le voit, le Temps le premier concerné. C'est le Temps comme ce qui à la limite dévoile un nouveau mode de vie, une nouvelle façon de dire oui à l'existence. C'est comme si le Temps se donnait à nouveau, comme s'il était jusqu'alors méconnu, comme si ce qu'il donnait à ressentir jusqu'à présent, ce n'était que sa forme, sa limite. Maintenant c'est son contenu, sa matière, le devenir infini qu'il porte en lui qui se manifeste. Il rend soudain responsable de lui.

Sans l'enfant, le Temps à un goût de mort supportable ; avec lui l'anéantissement pend de la profondeur en même temps qu'il se présente comme l'horizontalité, le balancier d'un lien. C'est le Temps du premier et du dernier homme. Il se distingue du Temps cosmique, tout en s'indiquant comme sa métaphore.

Pour un temps, la philosophie se perd en métaphores.

M.S.


Un lien sans lien évident avec les thèmes évoqués ci-dessus

Saint Augustin, Les Confessions -  La création et le temps
Saint Augustin, Les Confessions -  La création et le temps


Autre point de vue

Frédéric Nef, Temps et connexion.mp3
Frédéric Nef, Temps et connexion.mp3 ( via ENS)


par Martin Seller publié dans : Textes
 

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