Dialogues de sourds - L'Autre / Héraclite, Fragments

Publié le par Martin Seller

Une des choses dont il est le plus difficile de parler : le dialogue de sourds*...

Pour fixer le sujet, je l'introduirai par trois citations:

"Si celui qui est en face de moi ne me comprend pas ce n'est pas qu'il est bête, mais parce moi je ne le comprends pas. Quand je l'aurai compris, je saurai me faire comprendre de lui." (Amadou Hampâté Bâ)

"En tout homme, il existe un valet et un fils du roi :
- si vous parlez au valet, c'est le valet qui vous répondra,
- si vous parlez au fils du roi, c'est le fils du roi qui vous répondra
" (Vieil adage anglais)

"Les hommes éveillés n'ont qu'un monde, mais les hommes endormis ont chacun leur monde" (Heraclite)

L'idée exprimée dans la première citation me semble si essentielle et si peu partagée que l'on est enclin à conclure qu'elle est certes vraie, mais inutile. En effet, qui veut vraiment se faire comprendre ? Il semble que si inconsciemment c'est bien le cas, dans les faits nous sommes plutôt perçus comme désirant nous faire entendre. Qui peut nier qu'il n'attend pas souvent impatiemment le moment de prendre la parole en ne prêtant que peu d'attention au sens de celle de son interlocuteur ? C'est comme si le dialogue était davantage un jeu qu'un moyen de (re-)connaissance mutuelle. Avoir bien dialogué signifierait alors d'avoir joué correctement, dans les règles, sans autre dessein que l'effet agréable d'être réciproquement entendu.
Peut-être aussi l'idée exprimée par cette première citation est-elle tout simplement incohérente. En effet, on peut soupçonner la compréhension d'être intrinsèquement limitée. Une hypothèse suceptibe de l'expliquer serait que l'Individu ou le Moi implique nécessairement un Autre irréductible à la compréhension. Seule resterait alors l'acceptation, maigre consolation, mais grande Idée, si elle aussi ne rencontre pas de limites...
Enfin, si l'idée est vraie et utile, alors « comprendre » doit prendre un sens tout particulier, peut être indéfinissable de façon générale, mais seulement exprimable par le singulier, par la vie elle-même qui est une forme de compréhension de (et dans) son environnement. D'une façon peut-être moins naturaliste, on pourrait dire que comprendre dans ce sens là, ce n'est pas comprendre l'Autre, mais grâce à l'Autre comprendre quelque chose de soi-même, ce qui en soi-même nous fait peur, ce qui en soi-même aime, mais ne l'admet pas. L'autre ne peut en ce sens être compris qu'en acceptant soi-même de se faire autre. Ceci est dangereux, mais vital.

L'idée exprimée par la seconde citation me semble également être une clef essentielle et concrète de mise en dialogue. Plus qu'un effort de compréhension, elle consiste en en attitude spécifique oh combien peu partagée, mais si efficace qu'on s'étonne qu'elle ne fasse pas plus d'adeptes. Là encore sans doute des raisons, des raisons peu avouables... On peut essayer de la formuler ainsi : pourquoi ferais-je un effort, alors que je ne suis pas certain de recevoir quelque chose en retour ? Pourtant, je sais que si on s'adresse à la partie en moi qui est noble, je ne saurais répondre avec véhémence ni vulgarité. Mais pourtant, je ne le fais pas, parce que je doute que les autres en cela soient comme moi. Car s'il en était ainsi je ne supporterais pas l'idée que des gens comme moi partagent un monde si absurde et violent.
Que dire ? Il faut pourtant je crois essayer, sans peut-être y croire, mais juste pour voir...

La dernière idée, celle d'Héraclite est étonnante, car d'une clarté inattendue de la part d'un philosophe réputé si obscur. Pourtant, elle résume parfaitement l'enjeu des questions évoquées si dessus. L'éveil nécessite le fait que les choses n'aient pas de limites strictes, autrement dit, qu'elles soient à la fois une et multiple, personnelles et partagées. Le sens doit circuler au travers de la totalité, sans quoi il divise le monde. Devenir, c'est être déjà potentiellement Autre, potentialité qui pourtant ne s'actualise que par la présence réelle de l'Autre dans lequel il doit se reconnaître comme participant de la même extériorité et par voie de conséquences de la même intériorité, aussi absurde que cela puisse paraître.

M.S

*A titre d'exemple, je me permets de référer à un duel de commentaires assez impressionnant: ici



Un lien en lien avec les questions évoquées ci-dessus


Fragments d'Héraclite

Publié dans Textes

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voyance serieuse gratuite 23/09/2016 10:00

J’ai sincèrement apprécié cet article qui apporte une véritable aide.

gay telephone 08/06/2016 12:53

J’aime beaucoup ton article, je le trouve très bien écrit et structuré cela change car on a pas souvent l’occasion de voir ce genre d’article.

nwman 25/11/2006 00:53

Slt
La philosophie est elle une intellectualisation salvatrice devant l'angoisse du logos, de l'autre ? Lacan dissèque la philosophie au pilon de la rencontre avec la psychopathologie de l'Autre, à moins que cela ne soit l'inverse. je découvre, c'est une confirmation, en lisant cet article combien il reprend le discours philosophique sur l'être mais en l'innovant avec sa pratique psychanalytique : l'Autre, un miroir pour la reconnaissance de l'être.

Clémence 04/01/2006 13:39

serait-il possible d'avoir de plus amples explications sur la citation d'Héraclite ? merci d'avance

Martin Seller 05/01/2006 13:11

Merci Clémence de votre question, Pour vous répondre, je me permets de coller ici des notes que j'avais prises lors de ma lecture de: Conche Marcel, Fragments, PUF [http://www.puf.com/Book.aspx?book_id=003131]complétée, si je m'en souviens bien, de la lecture de Les écoles présocratiques, Edition établie par Jean-Paul Dumont, Folio essai [http://www.gallimard.fr/catalog/A-couvertures/01019610312.gif]
Héraclite 

Le logos :

« Si ce n’est pas moi mais le Logos que vous écoutez, il est sage de reconnaître que tout est un. (- ou qu’est l’Un - Tout) » Hippolyte (Réfutations de toutes les hérésies, IX,9.)



Le logos qu’invoque Héraclite est un verbe transcendant (qui est à un niveau supérieur, qui n’est pas du même genre) dont le philosophe se fait l’interprète. Le Logos qu’invoque Héraclite est précisément le Sens qui descend en lui à la façon d’un message à transmettre.


Il s’abrite dans l’âme, mais la profondeur dont il provient ne nous le rend pas totalement accessible :




« Limites de l’âme, tu ne saurais les trouver en poursuivant ton chemin si longue que soit ta route tant est profond le logos qu ‘elle enferme. » Diogène Laërce (Vies, IX,7.)



Comme l’oracle qui parle sans dire ceci ou cela, le Logos nous transmet le sens qu’il nous appartient déchiffrer dans la mesure de nos forces



« Le drame de la condition humaine vient de ce que, « bien que le Logos soit commun (à tous) La plupart vivent comme avec une pensée en propre (particulière) . (inversion dans l’ordre du fragment) Aussi faut-il suivre ce qui est (commun –car a tous est le commun) » Sextus Emipiricus (Contres les mathématiciens, VIII, 8)



Malheureusement les hommes « ne savent ni écouter, ni même parler » Clément d’Alexandrie (Stromates, II,24)


« […] ils ne comprennent pas lorsqu’ils apprennent, mais il se figurent. » (ibid, II, 8)


Par suite de leur incrédulité la plupart des choses divines leur échappe.



« Loi aussi, obéir à la volonté de l’un » (ibid, V, 116)
« Si tu n’espère pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas. Il est dur à trouver et inaccessible» (ibid, II, 17)



Le logos est donc, à la fois paradoxalement un Sens qui nous est transcendant (qui nous est inaccessible) et une signification qui nous est immanente (à notre niveau, au niveau… ). Le Logos se situe au cœur de la déchirure par laquelle l’homme est écartelé entre l’être manquant et l’existence qui le constitue ; la condition de celui-ci ne peut donc être que tragique.



Le combat et l’harmonie des contraires :

Pour Héraclite, la nature aime les contraires et sait en opérer la synthèse pour en faire une harmonie. Mais cette unification acquise au prix d’une lutte, se conserve comme une tension entre des opposés qui tendent à se séparer les uns des autres ou à se détruire.

« Peut-être la nature se réjouit-elle des contraires et sait-elle en dégager l’harmonie, alors qu’elle ne s’intéresse pas aux semblables ; tout de même sans doute que le mâle se rapproche de la femelle, ce que ne font pas les êtres du même sexe. Et elle n’est arrivée à la concorde première qu’au moyen des contraires et non au moyen des semblables. Or il semble aussi que l’art en imitant la nature fait de même. Car la peinture, en mélangeant les pigments du blanc, du noir, du jaune et du rouge, produit des images concordantes au modèle. La musique en mêlant les sons aigus et graves, longs et courts, produit dans les voix différentes une harmonie unique. L’écriture, en opérant un mélange de voyelles et de consonnes, construit tout son art à partir d’elles. C’est la même chose que signifiaient la parole d’Héraclite l’Obscur : Embrassement (Nœud), Tout et non-touts, Accordés et désaccordés, Consonant et dissonant, Et de toutes choses l’Un, Et de l’Un toutes choses. » Pseudo-Aristote (Du Monde, V, 396 b7)



Les « choses » jointes, nouées ensemble, ne sont pas ici toutes sortes de contraires, mais les deux cotés ou aspects de toute réalité une – de tout « étant » - et de la réalité dans son ensemble. L’humide, le sec, la satiété, la faim…ne sont pas des êtres. Un être est ce dont on peut dire : c’est un être. On ne dit pas : « un » humide, « un » sec ; mais on dit : un arc, une lyre – ou une plante, un arbre, une ville.


La notion dominante est celle de totalité, d’ensemble : mais il y a deux sortes d’ensembles : des touts ([ola]) et des sommes, des non touts ([ouk ola]). Un tout a une unité naturelle : la nature ([physis]) en lie toutes les parties, qui sont en elles dans une interaction vivante. Un étant est un tout car il consiste en une union réelle ; comme tel, il comporte une vie et activité (arc tendu, lyre, etc.). Mais ils sont aussi des non-touts, car ils comportent la sommation simple, quantitative, laquelle, par excès ou par défaut, par non respect de la mesure, peut briser le tout – et l’unité du tout (trop peu dans la tension de l’arc, trop peu d’habitant dans la ville).


N’importe quel tout réel et vivant (réel->vivant) comporte ordre et désordre, mais ordre d’un désordre. Les deux mouvements inverses d’organisation et de désorganisation étant toujours présents dans tout ce qui existe. A la limite, si la discordance est totale, le lien entre les parties est rompu ; ce qui était un tout organique, n’est plus qu’une somme, et à la vie succède la mort.


« de toutes choses l’un et de l’un toutes choses » : il ne faut pas songer à deux mouvements de sens contraires se succédant : l’un d’unification des choses dispersées, l’autre de dispersion de ce qui était réuni. Il s’agit plutôt de l’analyse du double processus constitutif de la vie du monde, à savoir un processus d’unification ou de mouvement vers l’un, l’autre de désunification ou mouvement vers le multiple (au même moment !) L’un sans l’autre impliquerait l’immobilité et la mort. Les éléments épars d’un être ont ensemble une activité une qui définit un être. Mais les étants à leur tours ne restent pas les uns vis-à-vis des autres comme des touts, des entités autonomes. Ces touts sont les parties de touts plus englobants, et finalement d’un tout qui est le Tout.


Le monde meurt en tels étants, mais renaît en tels autres étants. Sans cesse il meurt et renaît, c’est à dire se renouvelle sans cesse. La mort est particulière, non universelle. La vie est particulière et universelle. C’est grâce à cette unité toujours existante du monde que toutes choses peuvent être ensemble.


L’ « être » n’est que l’apparence. Le réel dans sa réalité se résout en tensions, tendances et devenirs de sens contraires ; il n’est que flux et reflux.



« Le combat est le père de toutes choses […] » Hippolyte (Réfutations de toutes les hérésies, IX,9.)



Le combat est universel ; la justice elle-même est lutte dans la mesure ou elle tente d’harmoniser les contraires. En effet, toutes choses naissent de l’Un et l’Un de toutes choses, c’est donc au cours d’une lutte que le multiple jaillit de l’Un qui l’enfante et qu’il quitte, et c’est au cours d’une autre lutte que le multiple tend à se nier pour redécouvrir son contraire qu’il a abandonné mais dont il est issu.



« Le chemin montant et descendant est un et le même. » « Le combat est le père de toutes choses […] » Hippolyte (Réfutations de toutes les hérésies, IX,10,4.)

- L’identité court à travers la Différence et la Différence est au cœur même de l’identité ; d’ou cette idée que « sont le même le vivant et le mort, et l’éveillé et l’endormi, le jeune et le vieux ; car ces états-ci s’étant renversés, sont ceux-là, ceux-là s’étant renversé à rebours, sont ceux-ci. » Plutarque (Consolation à Apollonios, 10, 106 e, p.93 [Hani])

« Ils ne comprennent pas comment ce qui s’oppose à soi même s’accorde avec soi :ajustement par actions de sens contraire, comme de l’arc et de la lyre. » « Le combat est le père de toutes choses […] » Hippolyte (Réfutations de toutes les hérésies, IX,9,2.)



La philosophie Héraclitéenne du Logos , déjà tragique dans son essence, se prolonge ainsi en une philosophie du déchirement qui, si elle insiste sur l’harmonie cachée et la paix des profondeurs, souligne les mille et uns aspects de la guerre que les contraires, les choses et les êtres se livrent à la surface.



Le devenir :

Il n’y a d’être que du devenir… Mais lorsqu’on parle du devenir chez Héraclite, il convient de ne jamais oublier ce qu’il écrit du Logos. Héraclite n’affirme pas qu’il n’y a que du mouvement et rien d’autre.

« On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve. » Plutarque (sur l’E de Delphes, 18, 392 b)
« Nous entrons et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves ; nous sommes et nous ne sommes pas. » Héraclite le rhéteur (Allégories d’Homère, 24)



Nous entrons dans le même fleuve « Rhin » parce que c’est pour nous le même : nous lui donnons le même nom. Nous n’entrons pas dans le même fleuve « Rhin », parce que indépendamment de nous, il n’y a pas en réalité de « Rhin », mais une mouvance ininterrompue, un changement continu que le langage ne peut absolument pas suivre dans sa variation ». Le langage ne peut dire que les lois qui sont stables, non les êtres. Car il n’y a pas d’ « êtres » en réalité : il n’y en a qu’en apparence.


Je suis, j’existe, dit le discours commun ; mais ce n’est là que l’apparence : la réalité est le non être – non pas le non-être absolu, mais l’insubstantialité du devenir. Je suis en apparence ou pour moi, je ne suis pas en réalité. Je deviens sans jamais devenir quelque chose de fixe. Mon être n’est qu’un être linguistique, et l’illusion consiste à croire que je suis en réalité, c’est à dire indépendamment des mots.


Il n’y a que des événements, mais qui ont lieu selon des lois, et d’abord selon la loi de l’unité des contraires.


On peut dire que le Monde est ([enai)], si l’on entend par l’[enai] du monde non une fixité, une identité morte, mais le changement et la vie. Il en va de même pour nous.


Le devenir est l’unité des contraires réels, mais non des contraires qui sont de pures abstractions, tels que être pur et non-être. L’idée de changement est primitive, irréductible et ne peut être construite à partir d’idées ne la contenant pas.



Mais le devenir dont nous parle Héraclite n’est pas un pur devenir linéaire qui serait une négation absolue de l’Etre, il se déroule à l’intérieur d’un cercle.

« Mort de la terre, de devenir eau, mort de l’eau, de devenir air, de l’air de devenir feu ; et inversement. » Marc Aurèle (Pensées, IV, 46)

« Chose commune que commencement et fin sur le circuit du cercle » Porphyre (questiones homericae ad Iliadem, Xi, 200)



Si A est un point du cercle, alors A est le commencement de ce dont il est la fin.


C’est sur tout le cercle que l’on a ensemble, le commencement et la fin du même. Par conséquent le cercle, comme lieu commun du commencement et de la fin, implique la définition non pas d’un mais d’une infinité de cycles, cycles tous semblables car enroulant le même cercle, mais tous différents par suite du glissement d’un point au point voisin. On obtient, ici encore, l’unité des contraires, puisque les différents sont tous semblables…



Tout n’est donc pas qu’apparaître au sein d’un devenir pur et absolu puisque, d’une part, demeure le Logos qui gouverne toutes choses et que, d’autre part, ce devenir se déroule à l’intérieur d’un cercle enserré dans des liens puissants.

Plus qu’une philosophie du « devenir » la philosophie d’Héraclite est une philosophie du « revenir ».

« La sagesse consiste en une seule chose : savoir qu’une sage raison gouverne tout à travers tout » Diogène Laërce (Vies des philosophes, IX, 1)



La sagesse ne se constitue pas dans l’accumulation encyclopédique, mais dans le savoir qui est l’unique nécessaire : savoir que la raison gouverne le monde – il est vrai une raison purement immanente, qui dirige tout ce qui est au monde par le moyen de ce qui est au monde. Et de même que le philosophe voit dans la nature, des limites que la nature ne dépasse pas, de même il voit que pour l’homme, ces limites sont des limites à ne pas dépasser.



Le feu :

Héraclite voit dans le feu ce à partir de quoi peuvent être expliqués, les différents phénomènes de l’univers. Certes le feu est chez Héraclite un élément physique :

« Conversion du feu : d’abord mer, de mer, la moitié terre, et la moitié souffle brûlant.
[Le feu sous l’effet du Logos divin gouvernant toutes choses se transforme à travers l’air en humidité germe de toute l’ordonnance de l’univers et qu’il appelle mer. De celle-ci naissent à nouveau la terre, le ciel et tout ce qu’ils contiennent. Comment le monde est à nouveau ramené en arrière et dévoré par le feu, il l’explique clairement ainsi :] se dissout en Mer, et est mesurée selon le même rapport qu’avant de devenir terre. »  Clément d’Alexandrie Stromates, (V, 104, 3 ; 104, 5.)

Mais le feu est beaucoup plus qu’une substance primordiale ou que l’élément physique essentiel ; en effet, il existe un rapport très étroit entre le Logos, l’harmonie ([armonié]), le combat ([Polemos]), la discorde ([eris]), Dieu ([teos]), l’Un ([en]), le feu ([pur]) et la sagesse ([sophos]). Tous ces termes sont, sinon des synonymes rigoureusement interchangeables, du moins des notions qui impliquent une même intuition centrale.

«La foudre gouverne tout » Hippolyte (Réfutations de toutes les hérésies, IX,10, 7.)



Tous les êtres en tant qu’ils sont sous le pouvoir du feu sont affectés d’une précarité radicale. La mort, tel est le destin de toutes choses, et la foudre par le foudroiement, scelle ce destin. Les étants particuliers n’acceptent pas leur mort ; ils se révoltent. Mais « l’Un, le Sage », le principe général de l’économie générale du monde, par la foudre se soumet les choses récalcitrantes, abat la perpétuelle révolte des étants particuliers, c’est à dire œuvre par la mort du particulier, à la vie universelle.


La foudre gouverne toutes choses par le moyen de toutes choses ; elle gouverne les contraires par le moyen des contraires, de même qu’en faisant tourner, à l’arrière du vaisseau, le gouvernail d’un certain coté, on fait tourner l’avant du coté opposé. Toutes choses ensemble constituent le monde, le cosmos, lequel est comparable à un vaisseau dont la foudre est le timonier. Ce feu de la foudre est un feu pur, celui qui donne l’impulsion. Ce n’est pas un feu mêlé, mais le feu le plus pur ([keraunos]). Les transformations du feu, en mer et en terre sont les conversions du feu (qui se font en fonction et en respect de la valeur-feu « keraunos » des choses échangées.



« Ce monde le même pour tous, ni dieu, ni homme ne l’a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s’allumant en mesure et s’éteignant en mesure. » Clément d’Alexandrie (Stromates, V, 104, 2)



Tout ordre ne peut avoir été fait, façonné, car il n’y a d’ordonnateur, d’organisateur, d’architecte que s’il y a déjà l’ordre du monde. On ne peut expliquer l’ordre qu’en le présupposant ; on ne peut donc expliquer l’ordre comme tel.


Il est éternel en ce sens qu’il est non hors du temps, mais aussi ancien que le temps. Il était toujours au sens ou il durait depuis toujours. La condition temporelle, est la condition éternelle du monde. Le monde durera indéfiniment parce qu’il est un système équilibré, qui s’autorégit, et où les facteurs de destruction et de dissolution ne peuvent jamais prendre l’avantage sur leurs contraires.


Le monde n’existe jamais qu’au présent. Il était « toujours » et « sera toujours »mais dans le premier « toujours », il n’est plus, et dans le second « toujours », il n’est pas encore. Vivre c’est se renouveler sans cesse.


Le monde est « feu toujours vivant » : c’est maintenant que le monde est toujours vivant. Le « maintenant » porte en lui le « toujours ». Ce n’est pas « un seul maintenant » qui remplit le toujours ; cependant il remplira le toujours, parce qu’il est tel que de lui procéderont à l’infini d’innombrables maintenants.


Le monde passe, fuit ; mais il n’en fini pas de passer ; il passe pour l’éternité.


Le feu se transforme donc en cela même qui est sa nourriture.


Il s’allume et s’éteint en respectant la mesure : comme il est « toujours vivant », c’est qu’il ne s’éteint jamais sans s’allumer : non que s’éteignant il doive s’allumer d’autant, mais il doit toutefois, s’allumer d’une manière toujours suffisante pour éviter une rupture d’équilibre dans le cosmos. En effet, le non feu est ce qui nourrit le feu. De sorte que plus le non-feu (la mer, la terre) l’emporte, et plus c’est le feu qui va l’emporter.

Martin Seller 09/03/2005 15:27

Merci pour vos commentaires Annie, je suis heureux que mon Blog vous plaise. Je regrette némoins de ne pouvoir accèder au votre, puisque vous ne m'avez pas laissé de lien. Peut-être qu'une nouvelle visite de votre part pourra nous faire entrer dans un dialogue plus soutenu. En tous les cas, je vous salue bien poétiquement.